Le Mot Ment du lundi 4 février 2013 : La grande voile sur l’océan ivre

Paul Valéry, le grand érudit, le trop érudit diront certains, a scindé les supporters en deux : d’un côté les réfractaires à l’opacité de ses vers, de l’autre les alchimistes des grandes phrasées. Faut-il lire la poésie qui a plus de cinquante ans ? Au-delà, la poésie doit-elle être le fait d’une élite intellectuelle ? Y a-t-il encore des personnes désireuses de connaître ces grands noms sans tomber dans un académisme pédant ? Il me semble qu’abandonner Paul Valéry aux académiciens et autres littérateurs, c’est se priver d’un extraordinaire bouillonnement cérébral poétique, c’est « jeter, comme offrande au néant, tout un peu de vin précieux… ». Voilà pourquoi nous nous sommes efforcés d’apporter des textes abordables parmi le large corpus de Paul Valéry, parce que certains de ces vers sont foncièrement grandioses, même si pour les saisir, il faut les situer dans un contexte littéraire et les entendre plusieurs fois, jusqu’à absorption. Et encore nous sommes-nous demandé s’il était légitime que les philosophes se soient emparés de sa poésie pour en dégager le sens… Mais peut-il y avoir poésie sans idée ? Peut-il y avoir sens sans que ce sens prête à interprétation ? Et peut-il y avoir interprétation sans une dose de philosophie ? Peut-être que tout est prétexte à sens, puisque le non-sens lui-même pose la question de son propre paradoxe.

Après avoir chaviré dans l’océan valéryen, heurté la dérive et laissé quelques réflexions en flottement, nous avons écrit « la mer »… Et d’aucuns sauront lire combien ces poèmes savent tisser la voile de la vie humaine…

Bent

Les noyés se perdent parfois
ils se font trainer par de lourdes formes
qui traversent la coupole de l’univers
Celles qui tombent météoriques de temps en temps
elles sont comme des démons, en chair, en fer, en bois
Et les dépouilles des noyés se perdent en enfer
dans le cauchemar aride et lourd de l’au-delà
il les contient tous, le continent
loin de nous, condamnés, pour ne plus jamais flotter.
Mais Dieu étire des doigts vers l’enfer
vers les plus lointaines montagnes
et des grottes infinies
pour reprendre les esprits noyés
qui lui appartiennent
comme nous lui appartenons
comme tout lui appartiendra.

Paul

Grande mer par soleil couchant

Océan de larmes et de sang
laissant passer des navires sombres
sous un soleil rouge éclatant
bien loin des docks, dans la pénombre

Sorti des brumes, un bateau avance
sur les étales de la lagune
il s’éloigne doucement de la France
parti en mer pour bien des lunes.

Les mains ivres et en transe,
sur le grand mât vident les tonneaux.
Brouillard, tonnerre sur le radeau,
le ciel ici vide sa vengeance.

Petit clapotis, grande vague, et puis rien…
Demain nous serons samedi
le ciel sera bleu
et ils seront bien.

Puis dimanche, fin de l’accalmie,
nouvel orage, nouveau décor.
Ils passeront sur vents et marées,
ils passeront quel que soit leur sort.

Ils étaient quatre mille,
ils ne seront plus que cent.
Je vois à l’arrivée
leur peaux bleues ou en sang.

Larmes du monde !
Océan de misère !
Fille bleue vagabond !
court au-dessus de la terre !

Fais ruisseaux et rivières,
fais la vie qui abonde,
« la sainte pécheresse »,
la planète est son monde.

Soleil rouge sur bleu ciel,
soleil rouge sur bleu sombre,
pluie qui tombe à la pelle,
éternelle vagabonde,
mer porteuse, mer plurielle,
mers fécondes.

Chabat

Quelle étrange mère à jamais
Bercera nos âmes, errant dans les solitudes abyssales.
Conscients de notre perte, dérivons vers l’immense terre.

Finitude de l’amour humaine,
Devant le vaste des flots quasi éternels…

Florian

Fixant la vague
Au cloche-pied de ma vie
Engazé, enragé,
Je mime le vide

Nénuphar filandreux à mes doigts de diva
Je divague et surnage
Euphorique mais rude

C’est assez des cétacés
Je vénère ses fruits
Je renie ses enfants avant
De boire son ignominie
De la recracher et la bénir

Oublie le tempo Potenkine
Soviétiques et ricains n’ont jamais pu te violer
Car tes secrets utlramarins
A tes profondeurs intra-utérines
N’ont été révélés
Qu’à mes mains de mendiants maudits

Noyé dans mon scaphandre pharaonique
Ton puits se fait pyramide
Niché au creux de tes intestins
J’attends la déjection torride
Poussière de merde
René de la mer
Je vole et virevolte
Entre voûtes et vertiges.

Théophile

Dans l’infinie plénitude de la mer flottent
les baisers clapotants.
Un soleil carnivore s’allume
et refléte nu une mer d’huile s’anime
comme Narcisse.
Les mains serrent contre leur coeur
Les foulards au parfum de lavande.

Chloé

J’avais envie de bâillonner l’horizon pour entendre le silence, pour altérer les bleus qui se mêlaient au tout.
L’outremer et le cobalt un instant mélangés, dans l’équinoxe maritime, furent bientôt désunis par quelques taches blanches, en serpentins douloureux et las, sous de pesants talons.
Un million d’oiseaux flottaient dans le ciel, appelaient peut-être les abîmes profonds, et j’entendais l’orifice insondable au-dessous de leurs ailes.
L’iode craquait sous les coques immobiles.
Maintenant ma tête en absorbait les gazes vaporeuses et mes yeux se noyaient de l’humide aquarelle.

Marie

Amertume
L’amer a bercé au creux de sa gorge
La grotte enfouie de ses larmes d’enfant.
Il en connaît le goût légérement acide.
C’est celui des si, des cinémas menteurs,
Des cirés, sous la pluie, des mères aux
Cheveux blonds que les autres détiennent.
C’est celui des amarres qu’il n’a jamais eues,
Car il est né marin, sans port et sans parents,
Balotté par la houle des cris sans noms qui claquent.
Et puis un jour, il l’a vue.
Sa mère.
Elle avait la peau grise et les cheveux d’écume.
Dans son ventre de vague il s’est laissé glisser,
Et le sel a scellé ses lèvres pour un rêve.
La mer murmurant des berceuses
A refermé ses bras.
Et enfin
Au fond de sa gorge
L’amertume s’est tue.

Alysson 

Bulles d’océan, embarcation instantanée. Le naufragé des ondes stéréo coule. Ombre défragmentée des bruissements d’eau. Rêve trop bu, monstre repus. A mirer, farce facile, les nuages flous, il coule et se confond. Gerbe d’encre des moisissures submarines. Qu’y a-t-il aux tréfonds. Il arrive ! Et embarque tout.
Quoi ? Oui, tout, les ciels et le reste. Des grumeaux froids partout autour. Amphibie des cités perdues. Le rescapé respire et parcours les tours. Chercher en vain l’Astre déchu, déchet d’Aïché*. Poursuivre la ficelle, la quelle ? Froid irradiant se morfond la pâleur que les ronflements parfument la peur.

*Aïché est un personnage fictif et récurrent de mes proses. Il a la fâcheuse habitude d’avaler les soleils contre son gré. (note de l’auteur)

Tanguy

Sans nom sur la mer:

…Amer est ton hymne;
Et mes yeux sont de salpêtre;
Car l’amarre de ma rime;
S’est fait larguer par ton être.
Traître est le présage;
Très près est la fioriture;
Qui là sur ton visage;
Crache mes viles blessures.
La houle a chanté;
Et la bise est une tempête;
Là où la chair terre;
Car tu n’es plus mon épithète.
L’épitaphe de notre histoire;
Vient clôturer la saison;
La marée est basse, il est tard;
Et ma main touche l’oraison…

Marc

« Mère qui prend la mer, vers des horizons plus lointains, retrouver une terre. »

J’ai l’âme vide
Car avide d’un amour
Que je n’ai plus.
Je suis là étendu
Sur la plage de galets
A contempler, air attristé
La mer…

Amertume qui me prend, qui m’agresse, qui m’étrangle.

Oui! Il y a cette colombe
Dans le ciel.
Brin d’espoir
Dans l’horizon mortifère.

Cimetière au loin
Champ de tombes.

Chante lumière!
Colombe hécatombe.

Accompagne-la
Transporte-la
Avec douceur et candeur
Car candide n’est pas la mort
Enfin je crois…
…Putain je n’sais plus.

Le navire mortuaire vogue
Vogue le flot des douces houles.

Sur cette plage de cailloux
Je construirai un temple
Et je ne lèverai plus camp
Dans l’espoir de te revoir
Dans l’espoir de renaître.

Mère, à bientôt
Toi mon sang
Toi mon être.

Gaëtan

L’amer

Haut poète, pourquoi donc ne parles-tu à tous ?
Contemple, constate, nature et spectacle.
Qu’on tente ou qu’on se tâte,
ne rien proposer sinon des maux, débâcle.
Cons temples, églises.
Mer de pensées, de flots, logorrhées.
(je n’entends en ces vers que l’amer)
Ho ! poètes ! Parlez !
A moi, l’imbécile.
A elle, la sotte.
Contre vents démarrez celui de la révolte.
La frique
J’ai voulu regarder sous sa jupe, un jour.
Le froc oui.
De ce genre de gens qui m’intriguent.
Le froc oui, comme toi.
De ce genre de gens, aux mains, aux rides.
Sous sa jupe alors.
Mais laquelle ?
Quelle frique ?
Une frique n’est jamais seule, monolithe.
Se rappelle à toutes les autres, la frique.
Le froc donc.
De la frique, oui.
Chercher la différence.
Jouer au dieu des X erreurs sous sa jupe.
Sous le froc de la frique.
S’y perdre alors.
Mais distinguer l’Homme, son froc et sa frique.