Julien Blaine, Se constituer vrai/ment grand-père

Peut-on écrire, après Hugo, sur l’art d’être grand-père ? Bien sûr que oui semble dire Julien Blaine dans Se constituer vrai/ment grand-père.

Connu peut-être, et surtout, grâce à ses vidéos, ses performances ou ses « déclaractions », Julien Blaine n’en reste pas moins un pratiquant du livre. Nous avions d’ailleurs publié son poème « Sacerdoce » dans le deuxième numéro de REVU. Voilà bien un artiste qui interpelle autant qu’il interroge. Son travail peut même laisser certains perplexes. Mais il est toujours intéressant de se sentir perplexe devant une œuvre – n’est-ce pas ?

Par goût de la provocation amicale, on pourrait dire en premier lieu que ce qui est bien dans l’écriture de Julien Blaine, ce qu’on ne l’entend pas gueuler. Si on peut aimer se délecter des jeux de langue et sur la langue (il y a en a un bon exemple dans le film Je rougis de Giney Ayme), on peut aussi se demander pourquoi certains poètes se sentent toujours obligés de crier ou de vociférer. Au contraire, on croirait ce texte fait pour être lu à voix feutrée, comme si on lisait un conte à… ses petits-enfants justement.

Se constituer vrai/ment grand-père est un livre cru, cruel parfois (envers son narrateur surtout), mais toujours tendre (envers les petits-enfants surtout). Visuellement, c’est ludique. La mise en page variée (police, taille, disposition, etc) détonne. On pourrait croire à un fatras mais le thème tient le tout et la lecture s’avère très plaisante pour l’œil.

La tendresse du grand-père se voit tout de même contrebalancée en fin de route par une réflexion (assez déprimante) sur l’inutilité d’être poète (au point que le poète himself nous invite à finalement oublier cette dernière partie comme s’il avait regretté de l’avoir écrite). La scission du vrai/ment du titre prend alors tout son sens. Avec du recul, on remarquera d’ailleurs que le recueil balance constamment entre généalogie affective et mascarade littéraire ; entre grand-père aimant et aquoiboniste attachant.

Pour terminer, voici un extrait assez représentatif:

L’ogre :
ℭhacun le sait,
en tout cas : moi.
L’ogre, c’est le grand-père,
Notre seul désire c’est de manger, de manger nos petits zenfants,
sans les croquer,
sans les mâcher, juste les avaler
Pour être femelle à l’envers
Puis les rendre,
les vomir intacts.
(plus beau et plus intelligent – peut-être – qu’avant la digestion)
Les vomir
pour être femelle à l’endroit
mais par la bouche
pas par le con ;
(le grand-père n’a pas n’est pas nana)
les vomir
tendrement, doucement,
les rendre à la lumière,
dans l’éclaboussure des liquides de mon ventre et de ma bouche,
les remettre dans la vie,
les jeter
pour les voir courir, rire et pleurer
et être.
Les vomir
de l’estomac au palais
après les avoir écoutés et sentis :
➔s➔§, reniflés
ramper dans l’œsophage,
sous la glotte,
dans le palais,
sur la langue,
entre les lèvres et ressortir,
si luisants
protégés de ma salive, de mes jus et de mes sucs :
prêts.

Julien Blaine, Se constituer vrai/ment grand-père, Le Bleu du ciel, 2003

•• Florian Crouvezier