Camille Sova, Humeurs printanières

Mais qui sait vraiment guérir ?

Il y a des livres dont le contexte dans lequel on les lit importe peu. Et puis il y a ceux dont le souvenir portera la trace de l’endroit et du moment dans lesquels on se trouvait au moment d’ouvrir ses pages. Surtout si celui-ci parle de tristesse et de nature alors qu’on est seul à ressasser ses pensées dans une cabane dans les bois.

Je dis « livre » mais je ne sais même pas si Humeurs printanières en est un. Car c’est un objet curieux, hybride. Il a bien l’aspect d’un livre mais son faible nombre de pages, sa reliure en fil de lin noué et son titre découpé et collé nous disent que c’est aussi autre chose. Quelque chose de plus artisanal, sur lequel des mains auraient laissé leur trace. Parlons donc plutôt de recueil ou même de bouquet. Voilà, Humeurs printanières est un bouquet. Un bouquet de dix poèmes. 

Je me retrouve donc à effeuiller ces poèmes, chapeau de paille vissé sur le crâne, gambettes allongées sur les marches du perron de ma cabane, avec vue sur une forêt de sapins. Lecture et paysage vont alors se faire écho.

En guise d’épigraphe, Camille Sova assure d’une phrase limpide : « tous les enfants peuvent apprendre à sortir ». Voilà presque une profession de foi me dis-je ! Sauf que j’apprendrai que l’épigraphe n’est pas le même pour tout le monde. L’art du collage en préambule est polisson.

Car il est bien question de collages ici. Ces dix poèmes sont en effet issus d’un découpage, peut-être maniaque, je me pose la question – en tout cas Camille aime manier les ciseaux et elle prévient :

moi / j’habite le monde / où pour faire sa cueillette il faut ses ciseaux.

 Les victimes ? Des magazines de psychologie positive ! Procédé malicieux. Comme pour un bouquet, Camille joue donc de l’art de prélever pour composer.

L’atout de cette forme réside avant tout dans la profusion visuelle. Un bouquet réussi se doit d’être varié. Voyons voir : nous avons ici du gras et là des lettres capitales, ici de l’italique et là de la couleur – sans parler des polices et de leurs tailles différentes. Il faut le dire : c’est un enchantement visuel.

Le risque avec l’art du collage, c’est qu’il ne suffit pas de coller des mots à la suite au hasard pour en faire de bons poèmes. Camille évite l’écueil en maniant l’art de faire converser ces mots isolés entre eux – ce qui ne signifie pas qu’on n‘y retrouve pas un zeste de surréalisme, que le procédé laissait deviner, dans des images inventives :

l’équinoxe me transperce le ventre / jusqu’à devenir parfois une forme de cécité

Mais d’un surréalisme non pas gratuit, comme on le trouve chez trop d’épigones contemporains (qui ont fini par le dénaturer, justement).

Si le procédé est ludique, le fond n’en est pas moins tragique car :

nous sommes des symptômes désagréables / à la table des anges

Il suffit pour s’en rendre compte de piocher quelques mots au hasard : « traumatismes », « maladies », « douleur », « brûlures » ; « triste », etc. Camille nous intime de ne pas baisser le regard face à ses affres :

regardez dans ma bouche / j’ai le deuil chronique

Si vous n’êtes pas encore bouleversé, résisterez-vous à un vers qui dit : « la douleur je la produis moi-même » ? Moi pas.

Mais attention, c’est touchant mais pas larmoyant. Car ce tragique est contrecarré par une nature de haut vol ; il y a du vent, des fleurs, le ciel, des fruits, des arbres, un étang, du soleil, des oiseaux  – de quoi aérer les pensées morbides et faire circuler une sève salvatrice dans nos veines vérolées. Louons cet élan sensuel qui relie terre et ciel, et nous entre les deux.

Si vous rajoutez un peu d’eau par-dessus tout ça (« averse », « arrosoir », « arrose »), les images s’abreuvent et s’enhardissent. Et voilà que les « bourgeons » de l’« espoir » croissent vers la « lumière » !

Alors bien sûr, même l’image qu’on croyait ultime : « je me sens enfin être un seuil germé » est toujours nuancée par le doute : « moi / je ne suis pas le printemps. » Jusqu’à ce que les quatre derniers vers du dernier poème (que je prendrai le soin de ne pas dévoiler) nous assurent finalement que les fleurs ont des vertus insoupçonnées et qu’elles nous donnent la force d’être soi.

Camille Sova livre ici un tout petit recueil, à peine plus qu’un bouquet, au contenu très profond – bien plus que les pages dont est issue sa matière première, je n’en doute pas. Un contenu en tout cas moins conventionnel et qui nous rappelle surtout que la poésie nous apprend à comprendre le monde et à nous comprendre, à expérimenter le monde et à nous expérimenter, peut-être mieux que n’importe quel discours.

Saura-t-elle dès lors nous faire répondre à cette question :

Mais qui sait vraiment guérir ?

Camille Sova, Humeurs printanières (les saisons vol. 1), autoédité artisanalement, 2021

[Camille a publié trois poèmes-collages dans le n°8 de REVU]

•• Florian Crouvezier