Martin Wable, Terre courte

Il y a des livres qui font œuvre de poésie sans forcément être des recueils de poèmes en vers. Il y a en effet des livres qui font œuvre de poésie en faisant choix d’hybridité (ici textes et photos) et en produisant une prose qui chante autant qu’elle enchante.

Car la prose de Martin Wable est lyrique. Mais elle n’est pas que ça. Elle est exploratrice et manie les va-et-vient avec brio entre images, souvenirs, sensations. Le tout dans un espace-temps défini à l’échelle du monde et de son humanité.

Espace et temps : géographie et histoire. On connaissait le goût de Martin Wable pour la géographie et la pensée de Kenneth White depuis son livre intitulé Géopoésie (ainsi que grâce au poème « Pensée passante » publié dans le 8e numéro de REVU) mais il la mêle ici à une vision également historique, volontairement elliptique, presque brouillée, entre passé, présent et avenir, entre ici et là-bas – tendant vers l’ailleurs toujours. Nous intimant de « garder présent à l’esprit qu’il n’est pas d’histoire qui ne soit un labyrinthe. »

Texte court (45 pages), Terre courte est divisé en quatre chapitres qui proposent tous un voyage, certes géographique et historique, mais aussi au cœur de la langue, « puisque dire (…) c’était se tenir au bord de la langue (…) c’était proposer un peu de la matière du monde et des cultures, en guise de tribut. » La langue de Martin Wable, quant à elle, est souple et rythmée, d’une beauté qui n’élude pas le mystère.

Et on n’oubliait pas la faune désertique de la morsure de la terre. Les kremlins en colère mordant le gâteau des portulans. Les capitales de glace creusées dans la brique rouge et la pierre noire des terrils. On se souvient le feu d’artifice du vide, l’éclat des flocons dans les tranchées des brumes. Les avalanches de silence dans les catacombes de Prague, de Vienne ou de Hambourg. Et le balayage des phares poussiéreux au pied du continent.

Martin Wable distille donc quelques références à des événements historiques (mais sans pose ou snobisme purement érudit) dans un grand melting pot composé d’archéologie et de migrations, de peuples et de cultures. Il constelle dans le même temps son texte de noms de villes, d’éléments géologiques, de climats, d’édifices. Et brouille ainsi les horizons, bouscule les frontières.

Ici, on ne dénonce pas frontalement, ni de façon moralisatrice. On laisse les mots faire deviner au lecteur ce qu’il veut bien y comprendre. Ainsi pour moi : que l’époque des grandes explorations est aussi celles des grandes spoliations, que la globalisation rend chaque humain semblable à son voisin et amoindrit donc sa richesse, que la langue des dominants évince toutes les autres et produit une pensée unique et formatée. J’y décèle tout cela – mais Wable ne le dit jamais.

Le pronom « on », très largement employé, noue ainsi mémoire personnelle et mémoire collective presque immémoriale, car « on était ce souci dans la ride du monde. »

Les photos en noir et blanc du continent africain qui parsèment le récit sont autant de respirations pour un texte qui, dans sa forme, sait manier densité de la langue et reprise de respiration grâce à la formation de blocs régis par des logiques – souvent une anaphore structurante : « alors », « puisque », « et c’était », « et il y a », etc.

On sent le souffle qui chatouille l’ensemble du texte, on sent une conscience qui baigne entre le flot du temps et le flux des choses. On sent une écriture qui trace son chemin entre l’espace (la géographie) et le temps (l’histoire) en coulant dans « les veines du monde » et qui, le temps d’un livre, a « enregistré le pouls du monde ».

Tout autour de soi c’est la Terre qu’il restait de comprendre, de déchiffrer. Et se souvenant de l’immuable, on laissait dormir la lumière au fond des vestiges. Tenant le cap à tous les vents. Attentifs aux reflets mystérieux des langues.

Martin Wable, Terre courte, Éditions du Cygne, 2018

•• Florian Crouvezier